Communiqué de presse - La crise a-t-elle modifié l’ADN de l’économie belge?

Article publié dans la Revue économique de Septembre 2015

Sous l’effet conjugué du développement des technologies de la communication et de l'information et de l’intégration de nouvelles économies au commerce mondial, les processus de production sont aujourd’hui fragmentés. Plutôt que de fonctionner en autarcie en gérant elles-mêmes l’ensemble des phases de production successives, les firmes recourent dans une large mesure à l’outsourcing, se fournissant en biens ou en services intermédiaires auprès d’autres entreprises. Typiquement, certaines se spécialisent dans la prestation de services – tels la comptabilité, le transport, le marketing, etc. – pour le compte de sociétés tierces, d’autres dans la fabrication de biens intermédiaires ou de pièces détachées. Elles n’ont pas nécessairement pour vocation de réaliser un produit fini destiné au consommateur final, mais elles représentent un maillon de la chaîne de production. C’est donc un véritable réseau d’entreprises interconnectées qui constitue à l'heure actuelle l’appareil productif d’une économie. Ce réseau ne se confine pas au sein des frontières des États. Les firmes nouent de nombreuses relations d’achat et de vente avec des partenaires situés à l’étranger, singulièrement dans une petite économie ouverte comme la Belgique.

Différents indicateurs pertinents à l’échelle de la firme permettent de caractériser cette fragmentation de la production. Parmi ceux-ci, le concept de longueur totale de la chaîne de production dans laquelle s'inscrit une entreprise permet d’appréhender le nombre d’entreprises successives impliquées dans la fabrication d’un produit final. En outre, chaque firme se distingue par la position qu’elle occupe au sein d’une chaîne de production. Ce second concept évalue si une entreprise est spécialisée plutôt dans les phases initiales de la production ou, à l’inverse, dans le segment final qui délivre le produit fini. Si ces dimensions avaient jusqu’à présent été très peu prises en compte dans l’analyse économique, elles commencent à faire l’objet d’attention de la part du monde académique, notamment grâce à la récente publication de données macroéconomiques qui relient la production de différentes branches d’activité localisées dans différents pays. En s’appuyant sur ces études, et en appliquant les principes de l'analyse input-output à une base de données microéconomiques originale, cet article présente une nouvelle manière d’appréhender le fonctionnement de l'économie belge et en tire une première série d'enseignements, notamment au regard de la situation de crise récente.

Concrètement, il découle de l'analyse que les entreprises belges s’inscrivent en général dans des chaînes de production relativement longues. L'économie belge est en outre spécialisée dans des segments de production situés relativement en amont des processus de production. Les biens et les services produits à l'intérieur des frontières sont donc en moyenne relativement éloignés du consommateur final. À cet égard, deux effets se combinent: (i) les branches d’activité intervenant davantage à des stades initiaux de production, tels la chimie, la métallurgie ou certains services aux entreprises, ont un poids relativement important en Belgique et (ii) comparativement à celles d’autres pays européens appartenant aux mêmes branches d’activité, les firmes belges sont en général spécialisées dans les étapes initiales de production, les biens ou les services produits devant encore subir des transformations ultérieures avant d’être proposés au consommateur final.

Sur le plan des performances économiques, l’analyse économétrique réalisée dans le présent article établit que, pour la période 2002-2011, le phénomène de fragmentation des processus de production a été globalement bénéfique pour les entreprises belges. Les firmes qui ont enregistré la plus forte croissance sont en effet celles qui ont réussi à s'intégrer dans les chaînes de production les plus longues. Toutefois, celles qui en ont le plus profité sont situées en fin de chaîne, c’est-à-dire à proximité du consommateur final. La fragmentation et la proximité par rapport aux consommateurs apparaissent donc comme des déterminants des performances économiques.

La crise économique a cependant marqué un temps d’arrêt dans le processus de fragmentation. En Belgique, elle a entraîné une contraction du réseau de production. Les transactions des nouvelles firmes n’ont pas permis de compenser complètement les destructions d'entreprises ou de relations économiques nouées par le passé. Au sein du réseau belge, les firmes les plus fragilisées ont essentiellement été celles de petite taille, peu productives et spécialisées dans les phases initiales de production.

Au final, les gains de productivité des entreprises, qu’elles soient nouvelles ou déjà bien établies, demeurent un critère‑clé de leur survie et de leur développement. La spécialisation dans un segment précis de la production, en recourant à l’outsourcing ou à des spin-offs pour des phases de production moins maîtrisées, est l’une des stratégies permettant d’atteindre cet objectif. Un rapprochement du consommateur final, notamment par l’élaboration de produits ou de services qui lui sont directement adressés ou par la mise en place d’une véritable approche client, en est une autre. Pour susciter l’attrait des produits auprès des consommateurs, la formation des travailleurs et l’innovation en matière de design, de communication et de marketing, restent à cet égard encore et toujours cruciales.